It Comes At Night : “Le film fait écho à ma peur de l’avenir”

Rencontre avec Trey Edward Shults, le réalisateur du thriller horrifique “It Comes At Night”, qui interroge les valeurs familiales dans le contexte d’une menace inconnue, en salles dès demain mercredi 21 juin.

AlloCiné : Vous vous êtes beaucoup inspiré de votre propre vie et de votre expérience personnelle pour It Comes At Night. Quel a été le point de départ du film exactement ?

Trey Edward Shults : C’est parti de la relation très instable que j’avais avec mon père. Il s’est battu contre l’addiction, à un moment c’est parti en vrille et je ne l’ai pas vu pendant dix ans, puis on lui a diagnostiqué un cancer du pancréas et je l’ai accompagné jusqu’à la mort. Il ne voulait pas abandonner, il avait énormément de regrets. Ca a été un moment extrêmement traumatisant pour moi et c’est en pleine période de deuil que j’ai écrit le film. Dans la scène d’ouverture, ce que dit Sarah à son père, c’est quasiment au mot près ce que moi-même j’ai dit au mien. Après, j’ai lu des livres sur les génocides, réfléchi à ce que nous représentions en tant que société et j’ai essayé de combiner les éléments personnels – la maison est inspirée par celle de ma grand-mère, Paul est un mélange entre mon père et mon beau-père – avec des choses plus universelles. 

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette maison, justement ?

J’ai grandi dans un ranch au milieu du Texas, mon grand-père était un prisonnier de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale et il s’était échappé. Ma grand-mère parlait toujours de l’homme qu’il était avant la guerre, et celui qu’il était après. Je l’aimais énormément, mais c’était quelqu’un de très émotif. Sur les murs, il y avait des armes, des souvenirs de guerre, des photos de famille, c’était comme s’il essayait d’extérioriser sur les murs ce qu’il avait en lui. Cela avait un côté hors du temps et j’avais envie de placer ces deux familles dans un environnement comme celui-ci, hors du temps, au milieu de nulle part.

Le film interroge les valeurs familiales, la peur elle-même, la paranoïa, et comment ça transforme les individus. C’est parfois ambigu et on peut même se demander à certains moments si ce n’est pas réac sur le fait de laisser entrer les gens ou pas et c’est la construction du film comme une boucle qui permet de savoir que ce n’est pas le cas. Aviez-vous cette idée en tête dès le début ?

Je l’ai eue assez tôt, mais après l’écriture. Ce que j’aime dans le fait que le début et la fin se répondent, c’est que ça résonne avec ma peur de l’avenir. Je lisais de nombreux ouvrages sur les génocides et je n’arrêtais pas de penser aux cycles de violence dans notre société et comment tout cela est un éternel recommencement.  

C’est un film sur la famille, mais effectivement c’est aussi très politique. De quelle manière le film fait écho à l’Amérique d’aujourd’hui ?

Je ne l’ai pas écrit dans le contexte actuel, mais il y a des années, et lorsque j’ai finalement décidé de le faire et de travailler dessus à nouveau, les élections sont arrivées avec tout ce qui a suivi et pendant que je montais, ça me semblait prendre de plus en plus de sens. On parlait justement du système de boucle, de comment tout finit toujours par se reproduire et on est en plein dedans. 

Dès le début du film, il est assez clair que ce qui se passe vraiment ne sera pas expliqué. C’est un peu frustrant, pourquoi avoir fait ce choix ?

Je ne voulais pas nécessairement que ce soit frustrant, mais quand j’écris une histoire, j’aime que ce soit fait du point de vue des personnages, et si les personnages ne savent pas ce qui se passe, alors le public ne peut pas savoir non plus. Et je pense, sans vouloir être prétentieux, que cela répond également à ce que veut raconter le film.

Pourquoi avoir voulu vous focaliser sur le point de vue du personnage de l’adolescent, Travis ?

Je trouvais ça assez fascinant de suivre ce garçon de 17 ans dans ce monde-là, dans ces circonstances terribles, alors qu’il devrait juste être un gamin insouciant à son âge. La trajectoire de Travis apportait un regard très différent, c’est très triste de voir les choses à travers ses yeux. 

Le genre horrifique a souvent permis d’aborder certains sujets sous un angle très politique, mais pensez-vous qu’aujourd’hui, avec des films comme Get Out ou comme le vôtre, il y ait une résurgence d’un cinéma de genre politique ?

Je l’espère. Les films de genre sont des produits de leur époque et en l’écrivant, je me demandais dans quelle mesure c’était le cas pour mon film, donc je trouve ça super qu’il sorte à ce moment précis. J’ai vu Get Out, que j’ai adoré et je trouverais cela vraiment génial d’assister à une résurgence d’un cinéma de genre politique fort. Je ne sais pas si c’est le cas, mais si ça l’est, j’ai évidemment envie d’y participer.

Le travail sur la lumière est assez remarquable, comment avez-vous élaboré l’éclairage très particulier qui règne dans la maison, en particulier la nuit ?

C’était le plus gros challenge qu’on avait à relever, avec mon directeur de la photo, car on ne voulait pas tricher avec la lumière. L’un des trucs les plus flippants, ça reste d’éteindre toutes les lumières chez soi et d’allumer une lampe-torche, ou d’aller dehors avec cette lampe-torche et de ne pas pouvoir discerner où s’arrête la nuit noire. Dans le film, ça permet aussi de figurer l’inconnu qui entoure les personnages, ce vide absolu. On a donc essayé de créer la lumière de manière artisanale : on n’a pas tourné sur pellicule, mais avec une Alexa, ce qui a facilité le tournage des plans dans l’obscurité, on a rajouté un peu de puissance sur les lampes et ça nous a permis d’obtenir ce résultat.

Le rythme du film fait beaucoup penser à Take Shelter, de Jeff Nichols, vous êtes d’accord avec ça ? Pourquoi construire le film ainsi, avec l’alternance entre les rêves et la réalité ?

J’adore Take Shelter, donc je suis sûr que c’est une influence, même inconsciente. Ce qui me plaisait dans les rêves, c’était vraiment la façon dont ils confrontent ce gosse à son propre subconscient. Ils permettent aussi de rentrer un peu plus dans sa tête, qu’il s’agisse de visualiser ses pulsions sexuelles, ses propres peurs ou le deuil de son grand-père. 

Il y a une autre référence évidente, c’est Shining. Dans certains plans, c’est très frappant.

C’est l’un de mes préférés et Kubrick… c’est le plus grand. D’ailleurs, aux Etats-Unis on a organisé une avant-première secrète du film à l’Overlook Film Festival, là où ont été tournés les plans extérieurs de Shining ! Je pense que c’est dans la patience de la caméra que l’on ressent le plus cette influence et dans la montée progressive et lente de l’angoisse. Avec la lumière, on a pris un chemin totalement différent puisque Shining est terrifiant même sans obscurité. Je pourrais en parler pendant des heures, mais ce qu’on retrouve aussi dans Shining, c’est une fin très ouverte, avec de multiples interprétations possibles.

Vous avez travaillé avec Terrence Malick, que vous a-t-il appris ?

Quand j’ai été pris pour travailler sur un de ses films, j’ai abandonné la fac, donc ça a complètement changé le cours de ma vie et j’ai l’impression que je lui dois tout. Je pense que personne d’autre ne devrait faire des films comme Terry excepté Terry, mais l’une des choses les plus importantes que cela m’ait appris, c’est que l’on peut vraiment avoir une approche peu orthodoxe du cinéma. Chacun peut trouver sa manière de faire. Pour The Tree of Life, je travaillais sur des rushes utilisés pour la séquence de la naissance de l’univers. Je n’avais jamais vu la partie autour de la famille et quand j’ai découvert le film, j’ai été complètement abasourdi de voir les plans sur lesquels j’avais bossé prendre toute leur force. 

Krubrick, Malick… Qui sont vos autres maîtres ?

Tous ceux auxquels vous vous attendez certainement ! De Paul Thomas Anderson à Cassavetes en passant par Robert Altman et Bergman. Les plus grands, en fin de compte !

Quel est votre film d’horreur préféré ?

C’est forcément Shining… The Thing, de Carpenter est également un film très important pour moi, ainsi que La Nuit des morts vivants, Rosemary’s baby, Ne vous retournez pas, La Mouche, Massacre à la tronçonneuse évidemment.

Et si vous deviez choisir une séquence qui vous a terrorisé ?

C’est difficile ! Ce serait probablement la scène où Jack Nicholson entre dans la salle de bain dans Shining, elle est incroyable. Je me souviens aussi de la première fois où j’ai vu The Thing, de la séquence où ils font les tests sanguins, ça m’a complètement traumatisé. Et il y a la séquence de fin de Massacre à la tronçonneuse, je le revois brandir la tronçonneuse, j’étais très jeune et c’était avant tous les films de found footage qu’on connait maintenant. Je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de voir et j’étais tétanisé.

Comment s’annonce la suite ?

J’essaie d’écrire une histoire sur une famille avec des enfants qui sont au lycée… C’est mon bébé, j’espère que c’est ce qui vient après Krisha et It Comes At Night, mais j’ai besoin d’un peu de temps !

Retrouvez la bande-annonce de It Comes At Night :

It Comes At Night Bande-annonce VO

 

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *